Pierre de Bérulle (1575-1629) a son buste dans l’église Saint-Eustache, par Michel Anguier. Il est bon de revenir à Bérulle et à ses contemporains.  Nous vivons en un temps où, sous les remous inquiétants de la complexité apparente, s’opèrent bien des simplifications, notamment politico-religieuses. Des polarisations aux extrêmes. Époque de coups de menton virilistes mais aussi, à l’autre pôle, d’idées chrétiennes « devenues folles » (Chesterton) dans la seule attention à l’individu. Notre premier enracinement, au rebours des chauvinismes ou des idéologies (désincarnées et gnostiques), est dans le mystère de l’incarnation divine. Le poète Péguy, bérullien dans ses inspirations, le savait. La tradition de la spiritualité française répugne aux schématisations, aux instrumentalisations. Elle est du côté du Dieu lent, qui épouse patiemment l’histoire des humains. Elle est du côté des germinations secrètes et des sources invisibles. Elle s’enracine dans le génie propre d’une langue, d’un climat, de paysages. Synthèse du Nord et du Midi. Inculturation de l’évangile.

Bérulle a sauvé l’âme de la France, et son honneur spirituel, au sortir des guerres de religion : la France était déjà menacée par la politique politicienne, le cynisme des partis (certains membres de sa famille étaient ligueurs, ultra ou modérés !), les carriérismes en tout genre… Ce maître spirituel rappela sans relâche la transcendance de Dieu et l’incarnation du Verbe de vie, par amour et charité. Grandeur incommensurable, mais aussi infinie proximité à laquelle il nous est donné d’entrer en communion par le cœur, et par « l’adhérence » aux mystères de la vie du Christ, en l’oraison. L’Église traversait une crise profonde, où les historiens perçoivent une crise d’abus. Il fallait donc revivifier le ministère du prêtre, le recentrer sur la vocation baptismale et l’adosser à une intense vie contemplative (Bérulle fonde de nombreux carmels dans les villes). C’est l’invasion mystique dont parlait l’abbé Bremond, en ce grand siècle des âmes. Une ferveur contagieuse qui ne laisse pas de susciter notre admiration et qui continue d’appeler au service de l’Église.

Au service de la culture aussi. Quatre voies s’ouvraient en ce début du XVIIe siècle pour l’humanisme et pour la foi chrétienne. L’abandon de la foi au bénéfice de l’humanisme profane et athée : les cercles libertins étaient très agressifs. L’abandon de l’humanisme au bénéfice de la seule foi : c’est la tentation janséniste du repli sectaire. Troisième voie : l’harmonisation irénique, la recherche de concorde entre la foi et l’humanisme : on appellera cela l’humanisme dévot sous l’influence de François de Sales. La quatrième voie, dialectique, est celle du bérullisme : faire dialoguer en soi, au prix de bien des écartèlements et des crucifixions, la plus haute culture humaine et les appels à la douceur radicale de l’évangile qui invite parfois au renoncement.

Il faut lire Bérulle, qui est un grand écrivain. Bérulle est l’homme de l’Annonciation et de Noël, l’homme des commencements indicibles : « Dieu est enfant, ce que le monde ignore, ce que le Ciel adore. » Silence, ça commence, comme on dit au théâtre !

Jérôme Prigent, prêtre de l’Oratoire