Méditations bibliques


Homélie du dimanche 16 mars 2025 (2e dimanche de Carême) par le père Gilles-Hervé Masson

Gn 15, 5-12.17-18 / Ps 26 (27) / Ph 3, 17 – 4, 1 / Lc 9, 28b-36

Deuxième étape de notre parcours quadragésimal. Et si l’on veut envisager ce chemin comme quelque chose d’assez cohérent, il est peut-être prudent d’être conscients tout de suite qu’ici, à Saint-Eustache, à partir de la semaine prochaine, on va quitter Luc, alors que comme on est dans l’année (C) on aurait dû poursuivre la lecture de son Évangile, principalement avec les paraboles dites « de la miséricorde ». Mais comme dans la nuit de Pâques nous allons baptiser les quatre dont je vous ai parlé tout à l’heure : Pierre, Emilio, Quentin et Mahaut, nous allons prendre ce très ancien cycle catéchuménal, qui remonte à très très longtemps — à au moins notre Père saint Augustin — et donc nous allons revivre ces rencontres étonnantes de Jésus avec la Samaritaine, l’aveugle-né et, au dernier dimanche, Lazare.

Pour le moment, nous sommes dans saint Luc et la semaine dernière, nous avons vécu la première étape : le départ. Il faut bien se mettre en route. C’est vrai du Mercredi des cendres mais c’est vrai aussi du premier dimanche du carême. Se mettre en route. Commencer un chemin, un chemin de conversion où notre regard va dans trois directions : regard au Seigneur, qui nous appelle à la conversion ; regard à nos frères et à nos sœurs qui sont sur le même chemin que nous - et nous devons sur ce chemin nous soutenir les uns les autres ; et puis aussi c’est un regard auquel il faut penser : regard à soi. Regarder son cœur, envisager sa vie, envisager nos limites, nos faiblesses, nos péchés, nos ratés,… Les envisager sans peur, pour mieux les investir, on dirait peut-être aujourd'hui d’un mot pas très beau, mieux les « gérer », en tout cas les confier
à la grâce du Seigneur. Partir au désert pour éprouver la faiblesse et, au moment même où on est le plus faible, subir les attaques de celui dont la parole est biaisée. On l’appelle « le diable », celui qui a une parole au moins double, quand elle n’est pas triple, et de toute façon toujours mensongère et trompeuse.

Aujourd’hui, deuxième moment : la Transfiguration. Vous savez qu’il existe une autre fête de la Transfiguration dans le calendrier, c’est le 6 août, mais en fait le vrai « topos », le vrai lieu de la Transfiguration, c’est aujourd’hui, en plein carême, précisément sur ce chemin où Jésus est, et sur ce chemin où nous sommes avec lui.

Pour bien envisager me semble-t-il ce que nous vivons aujourd’hui (c’est juste une suggestion), il me semble qu’il faut prendre la séquence tout entière dans laquelle est insérée la Transfiguration de Jésus. Ça commence avec la confession de Césarée au verset 18 du chapitre 9 de Luc et finalement ça s’achève après la Transfiguration, à ce fameux verset 51. Je dis ce « fameux verset 51 du chapitre 9 de saint Luc » parce que c’est à ce moment-là que Jésus, nous dit-on, va prendre « résolument le chemin de Jérusalem. »

Alors en un récit, en une image, Luc nous en dit beaucoup. Et il nous dit probablement, essentiellement deux choses. La première, ça concerne le Seigneur Jésus. Les trois qu’on a nommés : Pierre, Jacques et Jean, vont faire une expérience singulière. Ils cheminent avec Jésus au jour le jour, comme ils le retrouvent la fin de cette page d’évangile après que la voix a parlé « il n’y eut plus que Jésus, là, seul. » Jésus qui n’est, entre guillemets, « que » Jésus de Nazareth, tellement semblable à tous ceux dont il s’est fait semblable. Mais l’humanité de Jésus recèle ce secret comme un écrin : il est le propre Fils de Dieu. Et sous cette banalité qui saute aux yeux ou
qu’on ne regarde pas, il y a la réalité de Jésus : Messie, Fils de Dieu. Notre frère en humanité comme on a eu l’occasion de le dire, consubstantiel à nous selon l’humanité mais aussi consubstantiel à Dieu selon la divinité. Il fait le pont, il comble l’abîme qui sépare ou qui pourrait séparer l’homme de Dieu. Et il le fait dans cette humanité bien réelle, simple, accessible, audible, qu’on peut même toucher.

Et sur la montage, la vérité de cette humanité va apparaître aux yeux de Pierre, Jacques et Jean. Ils suivent Jésus, ils font ce qu’ils peuvent pour comprendre mais ils ont besoin sans doute d’un rendez-vous particulier où ils vont mieux comprendre qui est le Seigneur et, surtout, le fait que Jésus vient bel et bien accomplir les promesses, toutes les promesses faites depuis Abraham notre Père.

Aussi bien, une sur-lumière va environner Jésus. Et la lumière est importante. Et dans la lumière, deux personnages. Deux personnages dont il faut toujours reprendre la mesure : Moïse ! Moïse, c’est la Torah, c’est la figure nettement dominante de tout le Premier Testament. Et ensuite Élie ; Élie la grande figure prophétique à son époque, mais aussi la grande figure prophétique qui s’est inscrite dans l’Histoire longue d’Israël. C’est le prophète qui reviendra à la fin des temps, lorsque tout sera sur le point d’être finalement complètement accompli. Et ces deux-là : la Loi et les Prophètes, dialoguent avec Jésus. De quoi parlent-ils ? On nous l’a dit, ils parlent de son passage, de son exode qui va s’accomplir à Jérusalem. Et c’est vrai que Jésus ne va faire que passer à Jérusalem. Il va y aller pour vivre sa Passion et sa mort, mais aussi sa résurrection. C’est là qu’il va ouvrir une brèche dans l’opacité de toutes les nuits de mort que nous pouvons connaître.

Il y a une petite mention qui peut nous surprendre. C’est ce que dit Pierre à Jésus même si on nous dit qu’il est tellement chamboulé qu’il ne sait pas ce qu’il raconte : « Maître, il est bon que nous soyons ici ! Faisons trois tentes : une pour toi, une pour Moïse, et une pour Élie. » Qu'est-ce que ça vous évoque les tentes ? Ça évoque cette fête où on bâtit des cabanes. Et à quoi servent ces cabanes ? Eh bien, à se retirer pour dialoguer avec Dieu. Et la première prière que nous avons faite dans cette messe, c’était de demander la grâce d’écouter les paroles du Fils.

Alors avec Pierre, Jacques et Jean, eh bien, nous sommes sur la montagne et nous commençons peut-être de percevoir le Mystère profond de Jésus. La lumière d’aujourd'hui nous est donnée pour affronter l’obscurité qui enveloppera le Golgotha. Là, il n’y aura pas de lumière, et là il n’y aura pas de paroles, il y aura le cri d’un homme qui ne s’entend plus dire : « Tu es mon Fils bienaimé » ou « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le ! » Il y aura au contraire le cri d’un homme, Jésus, qui hurlera son expérience d’abandon : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »

Nous suivons Jésus et petit à petit nous approfondissons la vérité de son identité. Vous savez comme moi que la question principale, au fond, qui est le ressort de notre pèlerinage spirituel ici-bas, c’est la question : Qui est Jésus ? Et d’ailleurs c’est la question que lui-même nous pose et avec laquelle nous cheminons. Il y a certes les on-dit, mais le Seigneur dit aussi : « Mais vous, que dites-vous ? Pour vous, profondément, qui suis-je ? »

Une dernière notation, pardonnez-moi si je suis un peu long. Hier soir un ami m’a envoyé une très belle méditation d’un autre ami protestant de la communauté de Bose. Méditation sur la Transfiguration. Et cet ami, Daniel, fait une remarque qui est belle, suggestive parce qu’elle nous parle aussi de nous. Daniel évoque cette tradition rabbinique qui nous renvoie à la Création, en jouant sur les mots en hébreu, il y a un mot qui se dit « or » et qui signifie la « lumière », et il y a un deuxième mot qui se dit « hor » (la nuance est ténue) mais qui signifie « peau ». Et il nous est dit que, au début, lorsque Dieu nous a créés, il nous a vêtus de lumière et par la désobéissance nous avons perdu cette clarté et du coup le Seigneur a dû nous revêtir de tuniques de peau.

Et Daniel de dire que l’épisode de la Transfiguration nous parle aussi de nous. Il nous dit ce que le Seigneur veut pour nous. Le Seigneur ne veut pas simplement être notre lumière comme nous le chantons dans le psaume, il veut que nous soyons lumière. Vous vous souvenez peut-être dans l’Évangile, notamment de Matthieu, le Seigneur dit : « Que votre lumière brille aux yeux des hommes, ainsi en voyant vos œuvres bonnes, il rendront gloire à votre Père qui est aux cieux. » (Mt 5,16) Ils ne vous rendront pas nécessairement gloire à vous, mais gloire au Père qui est aux cieux.

Eh bien, notre chemin de Pâques, il est fait pour ça, pour que nous ressourcions un peu notre ambition de vivre, d’être lumière, de vivre sur un horizon d’infini lumineux et aussi, comme j’aime souvent le dire, sur un horizon d’infini d’aimer. Alors durant cette célébration, à l’instar du Seigneur et même à son invitation, laissons-nous transfigurer, c'est-à-dire laissons vraiment jaillir et rayonner la lumière qui est en chacun de
nous.

AMEN